
D'un espace à l'Autre il y a franchissement, je se dépouille de « me » pour cet Autre. Il porte une veste de velours trop étroite sur une chemise grise au bouton du col fermé, un pantalon de toile marron, de vieilles chaussures. Sur le nez se tient une paire de lunettes rondes à monture de fer blanc. Sous le bras collé au corps, tel un rempart, un point d'ancrage, une sacoche. Elle contient de nombreux livres aux pages usées, nombre de feuillets annotés (papiers jaunis, froissés, format A4, recouverts de boucles tricotées d'un fil d'encre noir), quelques stylos, un carnet noir, un sandwich jambon-beurre-cornichons emballé dans un papier d'aluminium et une pomme.
L'homme a un peu plus de trente ans. Il est chauve, le visage rond, un regard qui vacille de l'étonnement à l'apeurement. Il peut sourire béatement. Le corps tordu de nodosités, il a pourtant le charme des hommes maladroits.
"C'est la première fois que je prends le train. Un long voyage m'attends. Je vais à l'extrême du continent : Lisbonne. Pour dire vrai j'ai peur, peur de me perdre dans la ville, peur de ne pas pouvoir me faire comprendre, même si je sais que là-bas je suis attendu. Ce n'est jamais facile de partir de chez soi, surtout lorsque c'est la première fois. J'ai laissé maman, ma chambre, mon lit, ma table et mes livres... Je suis étudiant en lettres modernes."
"Avec maman on vit tous les deux. C'est qu'elle ne s'est jamais remise de la mort de papa. Il travaillait pour une usine de câblage. Il était magasinier. Après maintes demandes, Il avait obtenu du contremaître l'autorisation de passer son permis pour conduire des Clarks. C'était son rêve. Je me souviens ; il nous racontait au repas du soir les folles courses qu'il menait avec ses collègues dans les allées du hangar. A chaque jour son parcours : l'Albert Park, Détroit, Enzo et Dino Ferrari d'Imola, circuit Gilles Villeneuve de l'Ile Notre-Dame, Monaco... Bref à chaque jour sa course, son pilote : Graham Hill, Jackie Stewart, Jim Clark, Niki Lauda, Alain Prost, Ayrton Senna... Putain il s'y croyait! Et nous avec. Ma mère et moi, on l'écoutait nous décrire les trajectoires, les virages en épingle, la longue ligne droite de l'Allée A pôle C, les dépassements, les chicanes (un espace de la largeur d'un chariot élévateur délimité par deux palettes). Jusqu'au jour où... Trois mois après sa promotion... Il rejouait la course du 1er mai 1994, celle d'Imola, San Marino, qui avait vu la mort de son héros, Ayrton... Il effectuait une remontée spectaculaire dans la longue ligne droite de l'Allée A pôle C, tout prêt qu'il était de dépasser son redoutable collègue Gérard quand la fourche gauche de son Clark SF15L emporta un des montants du rayonnage chargé de bobines de fils de câblage FCC5... Gérard et lui furent tués sur le coup."
La maman de Fernand ne s'en est jamais remise. Fernand se souvient :
"La première chose qu'elle fît au retour du cimetière, elle n'avait pas encore ôté ses chaussures, ni son manteau, c'est de dénouer le noeud qui retenait le foulard noir qu'elle avait sur la tête et d'en recouvrir le poste de télévision. C'en était fini des Grands Prix de Formule 1 le dimanche après-midi sur le petit écran. Le silence ne fût pas imposé au seul téléviseur, elle se l'imposa, me l'imposa. J'ai bien tenté de lui parler, de la faire sourire, de la consoler, mais en vain. Elle me regardait, prenait mon visage dans ses mains, esquissait un sourire qui n'en était pas un, tant son regard noir et humide le contrariait, elle déposait sur sa bouche l'index de sa main droite : « Chut! ». Elle implorait. Elle a pleuré, pleuré, crié... Jamais devant moi. Du fond de mon lit je l'entendais. Puis les cris, les grincements dents, les pleurs ont cessé."
"Il y eu cette femme. Celle aux long cheveux noirs lumière - de l'interstice des doigts d'une main elle créée des boucles qu'elle assemble au sommet de sa tête, de l'autre main elle saisit l'épingle pincée entre ses lèvres qu'elle plante telle un banderille pour tenir le tout. Des mèches de cheveux s'affolent sur le front, la nuque, les épaules. Elle, au doux ovale incliné, yeux noirs souriants, bouche friande, de trois vêtements acheté à bas prix au super-marché, se créée élégante... "
Mais cette femme ne fût-elle jamais?
Il est nié de s'être interdit de l'imaginer, comme si il était interdit de se l'imaginer.
.../...
Eric
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